La pause café avec Marie-Noéline Viguié et Stéphanie Bacquere, hackeuses corporate

Bien vivre son travail, c’est aussi s’inspirer des autres. Donner la parole aux personnes innovantes permet de s’enrichir de l’expérience d’autrui. C’est notre ambition avec la création de cette nouvelle rubrique “La pause café”. Échanger sur des sujets qui nous rassemblent tous. Discuter du travail et de l’équilibre nécessaire pour allier ses passions, sa vie personnelle et ses convictions.

Pour cette première pause café, deux hackeuses corporate ont accepté de jouer le jeu. Leurs réponses ont complètement dépassé nos attentes : leur discours respire l’humanité, l’épanouissement et l’expérience. Hacker les organisations vieillissantes des entreprises pour les rendre plus efficaces et innovantes induit logiquement un trait d’esprit subversif. En tout cas en décalage avec certaines normes actuelles.

En quoi elles sont inspirantes

Marie-Noéline Viguié et Stéphanie Bacquere se sont rencontrées il y a 10 ans pour fonder la société Nod-A. Elles ont la vocation de transmettre les nouvelles cultures de la collaboration et du travail issues du monde numérique aux grandes organisations publiques et privées. Un travail où l’autonomie, le sens et la responsabilité collective sont les maîtres-mots. Elles se battent pour éveiller les individus à une autre manière d’être au travail. Une incitation à faire plus que parler, et jouer le collectif plus que la seule reconnaissance individuelle. Hacker l’entreprise pour la réveiller.

Elles viennent de publier le livre “Makestorming, guide du corporate Hacking” aux éditions Diateino. Un bel objet qui cache une foule d’idées novatrices et que nous vous recommandons chaudement. Vous pouvez vous faire une idée sur le site www.makestorming.com.

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Quels sont les outils incontournables dans votre quotidien ?

Slack !!! Il y a quelques mois nous avons quasiment totalement remplacé les mails par l’application Slack. Cela nous permet de gagner beaucoup de temps et permet à chacun de choisir l’information à laquelle il souhaite ou a besoin d’avoir accès. C’est un outil super pratique très rapide et qui nous permet de travailler efficacement et dans la réactivité !

Également, nous avons un tableau de suivi et de coordination pour savoir qui fait quoi et est où et quand. Il est physique, magnétique et modulaire, et nous permet de garder une vision collective sur l’activité de chacun. On voit vite les “trop pleins” ou les “trop vides”, de plus en plus rares, qui nous permettent de travailler sur l’amélioration de nos outils, de notre activité, de nos formations internes…

Pour les autres, nous fabriquons nos propres outils comme IdeaMaker, Stor(m)board ou Pitchmotion… que nous utilisons en permanence pour nous aider à travailler en interne mais également aider nos clients à mieux travailler. Ce sont des outils par ailleurs disponibles pour les entreprises qui souhaitent les acquérir directement.

Comment avez-vous aménagé votre bureau pour vous y sentir bien ?

Nous avons des bureaux situés au rez de chaussée d’une grande cours pavée avec des plantes. Nous y avons installé une grande table jaune dans la cour pour pouvoir travailler dehors et déjeuner au soleil. C’est très agréable et convivial notamment aux beaux jours.

Egalement, nous avons un Fablab dans les bureaux qui nous permet, dès qu’une idée germe, d’aller l’expérimenter. Cela nous permet d’être efficace et de pouvoir agir dans l’immédiateté. Et tous nos collaborateurs y ont accès en journée, soir et week-end pour travailler leur projets personnels.

Avez-vous un secret particulier pour être plus efficace au travail ?

En fait… on en a cinq ! Qui sont d’ailleurs les piliers du Makestorming et des adages chez nod-A !

Le premier c’est “L’union fait la force”. Cela est vrai depuis toujours, nous en sommes convaincus et le constatons chaque jour. On travaille souvent en binôme, pour former nos nouveaux collaborateurs, assurer plus de qualité aux projets, … Sur les outils comme sur la stratégie, nous travaillons en mode collaboratif, sous forme de sprints internes de 2 jours sur un sujet où tout le monde se mobilise pour penser, choisir ou aider à le faire avancer.

Le deuxième c’est “La désobéissance pour bien faire”. Il faut désobéir si les process sont absurdes et/ou pas adaptés, si les injonctions sont paradoxales… Se refaire confiance pour bien faire son travail Dire non, même si c’est souvent difficile au premier abord, c’est se dire oui à soi. Et se dire oui à soi, c’est permettre à soi même et à l’entreprise d’entrer en résilience. ET c’est ce dont elle a le plus besoin aujourd’hui.

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Le troisième, “L’action plutôt que le plan d’action”. A force de vouloir partir “à point”, c’est-à-dire une fois que tout est déjà défini, balisé… les projets ont tendance à ne pas partir du tout ou à partir trop tard. Chez nod-A, nous avons remplacé les discussions sans fin par une dynamique qui consiste à tester et expérimenter un maximum de choses.

Le quatrième, “Qui fait quoi plutôt que qui est qui”. Les décisions se prennent au plus près de ceux qui ont les compétences pour savoir ce qui marche, ce qui devrait être fait, ce qui change tout en terme d’efficacité.

Et le dernier, “A grands pouvoirs, grande responsabilité”. Cela signifie que redistribuer à chacun la capacité à avoir des idées et à les mettre en oeuvre implique de l’autre côté que chacun soit plus responsable de ce qu’il fait et de ce qu’il est. Sans cette symétrie des attentions entre le salarié et l’entreprise, point de salut.

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Comment votre travail nourrit vos convictions personnelles ?

Nous avons toutes les deux commencé à travailler dans de grande entreprises mais nous avons rapidement trouvé que l’univers dans lequel nous étions censées évoluer était trop dur, étouffant. Cela nous a poussé l’une et l’autre à un job out. Chacune a ensuite vécu ses diverses expériences : pour Stéphanie, ça a été un tour du monde pendant 2 ans suivi de la création de sa propre société et, pour Marie-Noéline, une expérience de freelance dans différentes structures et métiers (du design thinking, à la conception-rédaction, événementiel à l’événementiel corporate), pour ensuite finir par s’ancrer à l’ouverture de La Cantine ouverte par Silicon Sentier.

Nous avons l’une et l’autre rencontré dans le numérique un nouveau rapport au travail et nous avons fait de nos propres frustrations notre moteur. Nous avons ainsi créé nod-A, forger le makestorming et aujourd’hui, nous aidons, accompagnons les gens dans les entreprises à changer pour une culture de travail plus ouverte, plus collaborative. A notre sens, le pilier décisif pour permettre à l’ensemble des collaborateurs d’avancer, d’être un réel acteur et être bien, heureux dans son travail.

Quelles sont les difficultés que vous avez pu rencontrer dans votre carrière, et comment vous les avez dépassées ?

Cette question est pour nous un peu la même que la précédente puisque nod-A est née de nos constats et ressentis professionnels : mal être au travail, fuite du monde professionnel puis entrepreneuriat.

L’obligation de rentrer dans le moule, de se taire ou se démettre, face à ce qui nous déplaisait n’était pas dans notre nature, alors nous sommes parties. Aujourd’hui, ce sont eux qui viennent chercher notre regard et notre posture. Car aujourd’hui nous sommes nous-mêmes, nous sommes deux et donc plus fortes pour avancer dans ce en quoi nous croyons. Une des raisons d’ailleurs pour lesquelles nous avons de façon égale le lead sur l’entreprise. Certes nous sommes têtues mais surtout nous croyons que c’est bien plus moderne et réaliste de cette façon.

Partagez le meilleur conseil qu’une personne vous ait donné ?

Pour Marie, “Suis ton intuition et ton instinct”. C’est difficile à écouter. Parfois, le corps, le cœur, disent non. Et quand on n’a pas forcément confiance en soi, on doute, on suit les autres et on fait des choses qui ne sont pas ce que nous voulons. Pour ma part, je suis imprécise et hyper intuitive et depuis que j’écoute mon intuition, tout va mieux. Je propose, je me présente telle que je suis, avec tout le flou qui m’incarne, ensuite on creuse.

L’autre, c’est “pense à toi”. Si on ne pense pas à soi, il ne se passe rien, on ne peut pas laisser de place pour les autres.

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Pour Stéphanie, le meilleur conseil a été “Mets les grosses pierres (le plus important) au début dans ce que tu veux que ta vie soit, sinon elles ne rentreront pas, ensuite mets les moyennes, puis les petites”. Par exemple les vacances ou la vie perso… Avec Marie nous avons pris des vacances dès la 1ère année de la création de nod-A et à chaque fois notre entourage était étonné. Cela ne signifiait pas que c’était plus facile pour nous mais c’est que c’était non négociable. Le reste devait suivre.

Cela permet d’être plus efficace (se questionner sur le sens) et de garder sa propre ligne directrice, de rester un être humain entier et fier.

Comment faites vous pour vous ressourcer et prendre du recul sur le travail ?

Stéphanie : pour ma part je fais de l’escalade et du Yoga (mais globalement plus j’ai de travail, plus j’y vais. Et quand je déroge c’est la cata !!). Les voyages aussi. Pour moi, changer physiquement d’endroit me permet de décompresser complètement, de me vider la tête et de me ressourcer. Egalement voir mes amis, ma famille et pouvoir en profiter vraiment.

Mais pendant le travail aussi, il y a des techniques qui fonctionnent bien pour prendre du recul, comme avoir des pratiques de travail basées sur l’efficacité et la priorisation et pouvoir faire la part entre urgent et important. Et le walking meeting, une des pratiques que nous recommandons dans notre livre.

Marie : pour moi, c’est le yoga Yoga et le “recentrement” sur soi (analyse, discussion avec des amis…). La parentalité est aussi un bon moyen ! Ça me force à être, à vivre autre chose. A clairement prioriser le temps et à donner quelque chose de bien plus sensible chaque jour au monde.

Et puis de plus en plus, je me demande quand est ce que j’ai fait quelque chose de nouveau pour la première fois. Et je le fais : changer de chemin, tester une nouvelle expérience, un nouveau sport, un nouvel aliment…

Citez nous un livre qui a été une révélation pour vous ?

Stéphanie : “Éloge du Carburateur” de Matthiew B Crawford, car il représente le switch qui va de think à make. Redécouvrir le plaisir intrinsèque dans le travail.

Marie : Pour moi il y en a quatre, tous incontournables. D’abord, tout ce qu’a écrit Frédéric Lordon, mais plus particulièrement “La société des affects : pour un structuralisme des passions”. “L’ordre philosophique” pour sa pensée, son panache, sa vision. Il représente l’essentiel de ma pensée et de ce que j’apporte au makestorming.

Ensuite, Richard Sennett : “Ce que sait la main : La culture de l’artisanat” et “Ensemble : pour une éthique de la coopération”. Ce sont deux livres fabuleux sur le faire, le collectif, qui croisent philosophie et entreprise, individu et collectif. Tout y est…

Enfin, “L’enfant” de Maria Montessori, car nous sommes tous des enfants, même en travaillant, même grand, et que la question d’un Montessori pour adulte est probablement l’axe à réfléchir pour pouvoir changer le travail.

Quelles sont les personnes qui vous inspirent ?

Particulièrement les gens de l’open source et les hackers, parce qu’ils prônent un nouveau monde réinventant et redistribuant les rôles et les valeurs et que c’est grâce à eux qu’un nouveau modèle peut naître. Ils osent, partagent et donc, grâce à eux, on peut inventer autre chose.

Mais aussi les gens en général, tous les gens, car tous sont passionnément humains, pleins de frustrations et de capacité à les dépasser de mille manières.

Une dernière chose que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ?

Evidemment le livre “Makestorming, le guide du corporate hacking”, que nous venons de publier, parce qu’il apporte une bonne vision de ce en quoi nous croyons profondément et donne à chacun des conseils pratiques et applicables rapidement.

Mais nous avons également envie de dire à tout le monde “faites-vous confiance, faites preuve de courage et de conviction, et tout ira bien. Même si ça a l’air de se casser la gueule”.

Ecrit par un ergonome incognito

Un ergonome voulait apporter un peu de réconfort dans ce monde de brutes. Il a donc choisi de partager des idées pour mieux vivre son travail. Quel naïf.